Le courage et la patience de la douceur,
à l’école de saint François de Sales, en marge des colères du monde.
« Il faut voirement résister au mal […] constamment et vaillamment, mais doucement et paisiblement. » Saint François de Sales, Introduction à la vie dévote, III, 8
Nous vivons un temps de colères. Colères devant les guerres et leurs massacres, devant les injustices qui s’accumulent, devant une planète abîmée, devant des responsables qui semblent ne plus entendre. Beaucoup de ces colères sont légitimes : elles naissent d’un amour blessé de la justice, et il serait faux de demander aux victimes de se taire.
Mais une autre colère se répand, plus trouble. Elle est fabriquée, attisée, entretenue. Des acteurs de la société — responsables politiques, faiseurs d’opinion, entrepreneurs de l’indignation sur les réseaux — ont compris que la colère rapporte : elle mobilise, elle fait voter, elle fait cliquer. On désigne un coupable commode, on simplifie à l’extrême, on transforme l’adversaire en ennemi, on souffle sur les braises plutôt que de chercher des solutions. La colère des gens devient alors un carburant au service d’intérêts partisans. C’est une attitude irresponsable, et il faut la nommer comme telle : elle abîme le débat démocratique et elle use le lien social.
Face à ces dérives, deux tentations nous guettent : nous laisser emporter à notre tour, en répondant au vacarme par le vacarme, ou nous retirer, découragés, en laissant le terrain à ceux qui crient le plus fort.
Saint François de Sales (1567-1622) propose un troisième chemin. Lui-même était, dit-on, d’un tempérament vif et emporté ; il a vécu dans une Europe déchirée par les guerres de religion et les polémiques. Il n’a pas prêché la mollesse : il a appris, lentement, une douceur qui est la vertu des forts. Une douceur qui demande du courage — celui de ne pas céder à l’entraînement collectif — et de la patience — celle du semeur qui sait que la paix se construit dans la durée.
« L’ire de l’homme n’opère point la justice de Dieu. »Lettre de saint Jacques 1, 20, citée par François de Sales (III, 8)
Ce dossier ne prétend pas résoudre les crises du monde. Il invite à commencer par le seul lieu où nous avons vraiment prise : notre propre cœur, nos paroles, nos relations — pour devenir, là où nous sommes, des artisans de paix plutôt que des amplificateurs de colère.
Seul : lire un chapitre par jour pendant une semaine, en s’arrêtant sur une question.
En groupe (équipe, conseil, catéchèse, classe) : suivre le déroulé proposé en page 9, environ 1 h 30.
Le chant Quand la colère monte en moi peut ouvrir et clore le temps de partage.
Saint François de Sales, Introduction à la vie dévote (1609), troisième partie, chapitre 8 :
« De la douceur envers le prochain et remède contre l’ire ». Extraits, orthographe modernisée.
« Ce saint et illustre patriarche Joseph, renvoyant ses frères d’Égypte en la maison de son père, leur donna ce seul avis : Ne vous courroucez point en chemin. Je vous en dis de même, Philothée : cette misérable vie n’est qu’un acheminement à la bienheureuse ; ne nous courrouçons donc point en chemin les uns avec les autres, marchons avec la troupe de nos frères et compagnons doucement, paisiblement et amiablement. Mais je vous dis nettement et sans exception, ne vous courroucez point du tout, s’il est possible, et ne recevez aucun prétexte quel qu’il soit pour ouvrir la porte de votre cœur au courroux […].
Il faut voirement résister au mal et réprimer les vices de ceux que nous avons en charge, constamment et vaillamment, mais doucement et paisiblement. Rien ne mate tant l’éléphant courroucé que la vue d’un agnelet, et rien ne rompt si aisément la force des canonnades que la laine. […]
Il est mieux de refuser l’entrée à l’ire juste et équitable que de la recevoir, pour petite qu’elle soit, parce qu’étant reçue, il est malaisé de la faire sortir […]. Car elle se nourrit de mille fausses persuasions, puisque jamais nul homme courroucé ne pensa son courroux être injuste.
Mais comment la repousserai-je, me direz-vous ? Il faut, ma Philothée, qu’au premier ressentiment que vous en aurez, vous ramassiez promptement vos forces, non point brusquement ni impétueusement, mais doucement et néanmoins sérieusement ; car, comme on voit ès audiences de plusieurs sénats et parlements, que les huissiers criant Paix là ! font plus de bruit que ceux qu’ils veulent faire taire, aussi il arrive maintes fois que voulant avec impétuosité réprimer notre colère, nous excitons plus de trouble en notre cœur qu’elle n’avait pas fait […].
Il faut invoquer le secours de Dieu quand nous nous voyons agités de colère, à l’imitation des Apôtres tourmentés du vent et de l’orage emmi les eaux ; car il commandera à nos passions qu’elles cessent, et la tranquillité se fera grande. […]
Soudain que vous vous apercevrez avoir fait quelque acte de colère, réparez la faute par un acte de douceur, exercé promptement à l’endroit de la même personne contre laquelle vous vous serez irritée […] ; car, comme l’on dit, les plaies fraîches sont plus aisément remédiables.
Au surplus, lorsque vous êtes en tranquillité et sans aucun sujet de colère, faites grande provision de douceur et débonnaireté […] ; en quoi manquent grandement ceux qui en rue semblent des anges, et en la maison, des diables. »
Ire, courroux : colère. Voirement : vraiment, certes.
Philothée : « celle qui aime Dieu », le lecteur ou la lectrice du livre.
Premier ressentiment : le premier mouvement, le premier « signal » de la colère.
Emmi : au milieu de. Débonnaireté : bonté, bienveillance.
« Rien ne rompt si aisément la force des canonnades que la laine. » Au temps de François de Sales, on suspendait des ballots de laine devant les murailles pour amortir les boulets. La douceur fonctionne ainsi : elle n’oppose pas une dureté à une autre dureté, elle absorbe le choc et le désarme. Ce n’est pas de la faiblesse — c’est une stratégie.
François de Sales ne demande pas de fermer les yeux sur le mal. Il écrit qu’il faut « résister au mal […] constamment et vaillamment ». Ce qu’il refuse, c’est que la colère prenne le gouvernail. Il compare la raison accompagnée de colère à un prince qui visite son peuple avec une armée : même pour le bien public, « il arrive toujours quelque désordre par lequel le bon homme est foulé ». Une juste cause défendue avec rage finit toujours par faire des victimes collatérales — et par discréditer la cause elle-même.
Les sœurs de la Visitation, ses filles spirituelles, le disent sans détour : « la douceur dont il parle, c’est la vertu des forts ». Il aimait chez Jeanne de Chantal ce « cœur vigoureux, qui aime et qui veut puissamment ».
Quelques signes pour garder l’esprit libre devant un discours, une publication, un slogan :
Une question simple aide à discerner : à qui profite ma colère ? Si elle sert surtout la visibilité, l’audience ou l’ambition de celui qui la provoque, je ne suis plus un citoyen qui s’indigne : je suis devenu un instrument.
« Je sais qu’il était un impétueux et un violent. Mais, par une lente élaboration, Dieu a transfiguré en lui la violence en douceur, en humanité, en charité sereine pour nous. »Frère Roger, prieur de Taizé, à propos de saint François de Sales
La douceur de François de Sales n’était pas un trait de caractère : c’était une victoire patiente, gagnée jour après jour. Voilà qui rend l’invitation accessible à chacun de nous. Lui-même le résume : pour accompagner les personnes, il faut « une tasse de science, un baril de prudence et un océan de patience ».
Le chapitre suivant de l’Introduction à la vie dévote (III, 9) contient une intuition précieuse :
la douceur commence par soi. Celui qui se déchire après chaque faute ne sort pas de la colère : il la retourne contre lui.
« L’une des bonnes pratiques que nous saurions faire de la douceur, c’est celle de laquelle le sujet est en nous-mêmes, ne dépitant jamais contre nous-mêmes ni contre nos imperfections. […] En quoi font une grande faute plusieurs qui, s’étant mis en colère, se courroucent de s’être courroucés, entrent en chagrin de s’être chagrinés, et ont dépit de s’être dépités ; car par ce moyen ils tiennent leur cœur confit et détrempé en la colère. »III, 9
Pour François de Sales, ces colères contre soi « tendent à l’orgueil » : elles viennent de l’amour-propre, qui « se trouble et s’inquiète de nous voir imparfaits ». Il propose de se corriger comme un bon père corrige son enfant :
« Quand notre cœur aura fait quelque faute, si nous le reprenons avec des remontrances douces et tranquilles, ayant plus de compassion de lui que de passion contre lui, l’encourageant à l’amendement, la repentance qu’il en concevra entrera bien plus avant. »III, 9
Plutôt que de s’accabler (« N’es-tu pas misérable… »), il conseille de se parler ainsi :
« Or sus ! mon pauvre cœur, nous voilà tombés dans la fosse, laquelle nous avions tant résolu d’échapper ; ah ! relevons-nous et quittons-la pour jamais, réclamons la miséricorde de Dieu et espérons en elle qu’elle nous assistera pour désormais être plus fermes […] ; courage ! soyons meshui sur nos gardes, Dieu nous aidera. »
« Meshui » : désormais, dès aujourd’hui.
Ce n’est pas de l’indulgence facile : il demande une « solide et ferme résolution » et des moyens concrets. Mais il sait qu’on ne guérit pas une blessure en la frappant. « Ce n’est pas chose admirable que l’infirmité soit infirme, et la faiblesse faible. » Et c’est souvent l’apaisement envers soi qui rend possible l’apaisement envers les autres.
De ses écrits et de ses lettres, la tradition salésienne a retenu une sagesse très pratique pour préserver la paix dans les rencontres et les contrariétés de chaque jour. On peut la résumer en trois temps.
Ces trois gestes valent aussi pour nos engagements citoyens, nos discussions de famille sur l’actualité, nos réactions sur les réseaux sociaux :
« S’il faut pécher en quelque extrémité, que ce soit en celle de la douceur. »Saint François de Sales
Inspiré de la prière de saint François de Sales « Ô Seigneur, avec ton aide, je veux m’exercer à la douceur ».
Chaque couplet reprend un geste du texte : le silence avant les cris (couplet 1), la réponse douce et le pardon (couplet 2), la douceur envers soi — « je marcherai sans me juger » (couplet 3), la tempête apaisée (pont). Quel vers me rejoint le plus aujourd’hui ?
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| 10 min | Accueil, écoute du chant Quand la colère monte en moi (p. 8). |
| 15 min | Lecture à voix haute du texte source (p. 3), puis un temps de silence. |
| 15 min | Présentation des cinq gestes (p. 4) et des signes de la colère instrumentalisée (p. 5). |
| 35 min | Partage en petits groupes : une question par cercle, au choix. |
| 15 min | Mise en commun : une résolution personnelle, un projet commun éventuel. Prière finale (p. 10). |
Chaque soir, relire la journée : un moment où la colère est montée, ce que j’en ai fait, un moment de douceur reçu ou donné. Rendre grâce, demander pardon, et se dire : « Allons, mon pauvre cœur… »
Ô Seigneur, avec ton aide, je veux m’exercer à la douceur
dans les rencontres et les contrariétés quotidiennes.
Dès que je m’apercevrai que la colère s’allume en moi,
je recueillerai mes forces,
non avec violence, mais doucement,
et je chercherai à rétablir mon cœur dans la paix.
Sachant que je ne peux rien seul,
je prendrai soin de t’appeler au secours,
comme le firent les Apôtres ballottés par la mer en furie.
Enseigne-moi à être doux avec tous,
même avec ceux qui m’offensent ou me sont opposés,
et jusqu’avec moi-même,
ne m’accablant pas à cause de mes défauts.
Quand je tomberai, malgré mes efforts,
je me reprendrai doucement et dirai :
« Allons, mon pauvre cœur,
relevons-nous et quittons cette fosse pour toujours.
Recourons à la miséricorde de Dieu, elle nous viendra en aide. »
Prière inspirée de l’Introduction à la vie dévote (III, 8-9) de saint François de Sales
Ô saint François de Sales,
guide de douceur et de sagesse,
aide-moi dans mes moments de colère à trouver la paix intérieure.
Je te prie d’intercéder pour moi,
afin que je puisse apprendre à répondre avec calme et compréhension,
même dans les situations les plus provocantes.
Accorde-moi la grâce de la patience
et aide-moi à canaliser ma colère
pour qu’elle devienne une source de changement positif.
Que ton exemple de bonté et de maîtrise de soi
m’inspire chaque jour. Amen.
Prière d’intercession contemporaine
« Il faut savoir fleurir où Dieu nous a plantés. » — « Ce n’est pas par la grandeur de nos actions que nous plaisons à Dieu, mais par l’amour avec lequel nous les faisons. » — « Tout par amour, rien par force. »À méditer · saint François de Sales
Dossier réalisé par les Salésiens Coopérateurs — Province de Belgique Sud (CoopBelsud), octobre 2026.
Textes de saint François de Sales : Introduction à la vie dévote (1609), domaine public, orthographe modernisée.
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