Au service de la mission


Pierre-Marie Mermier (1790-1862)

Premier fondateur au XIXe siècle d'une Congrégation cléricale sous le patronage de saint François de Sales


Les missions pastorales en Savoie

Le Châtelard en Bauges: un modeste chef-lieu de canton dans les montagnes de Savoie. Si le bourg est prospère, la paroisse n'est guère fervente. On vient de lui donner un jeune archiprêtre, Pierre- Marie Mermier, né à Chaumont dans l'actuel diocèse d'Annecy. Les efforts du nouveau pasteur sont paralysés par l'apathie des paroissiens. En 1821, pour tenter d'éveiller ses "ouailles" il décide de donner une mission et fait appel à un jeune prédicateur dont on parle beaucoup dans le diocèse de Chambéry: Joseph-Marie Favre.

La mission débute dans l'indifférence générale. Un matin, le clocher reste muet, le presbytère est vide: curé et missionnaire ont disparu. Ils sont allés à la Grande Chartreuse prier pour les paroissiens rétifs. Cette nouvelle insolite tire enfin les gens du Châtelard de leur torpeur : ils réclament leurs prêtres; la mission reprend: c'est un plein succès. C'est surtout une rencontre décisive: curé et missionnaire se lient d'amitié et décident de renoncer à tout autre ministère pour se consacrer aux missions; la Savoie en a un urgent besoin: pendant la Révolution, les paroisses sont restées sans prêtres ni instruction religieuse; avec peine, Monseigneur de Solles, reconstitue son clergé de Chambéry. Le pays a peu de ressources: on va chercher fortune à l'étranger. Quand ils reviennent de Paris ou de Genève, beaucoup jouent les esprits forts; nos "bons Savoyards" faute d'instruction, sont désarmés face à la moindre objection et incapables de résister à l'indifférence grandissante. En outre les séquelles du Jansénisme ne leur facilitent guère la vie chrétienne.

Il est urgent d'instruire: et pour instruire, pas de moyen plus efficace que la" Voix puissante des missions" comme dit M. Mermier.

Les missionnaires de saint François de Sales d'Annecy

A peine les deux jeunes missionnaires ont-ils commencé leur nouvel apostolat que Rome crée en 1822 un second diocèse en Savoie, le diocèse d'Annecy. Le nouvel évêque, Monseigneur de Thiollaz tient à garder auprès de lui son compatriote: il nomme l'abbé Mermier Directeur spirituel au Grand Séminaire.

M. Mermier cependant, continue l'apostolat des Missions: il fait appel à l'aide de curés et de vicaires qui rentrent dans leurs paroisses, une fois terminés les exercices. Ce n'est pas la solution idéale: appuyé par l'Evêque, le missionnaire réunit autour de lui un petit groupe de prêtres: dès 1830, ceux-ci envisagent de former une Congrégation religieuse.

En 1832, Monseigneur Pierre-Joseph Rey devient Évêque d'Annecy: joie pour les missionnaires qui connaissent le zèle apostolique du nouveau Pasteur. Celui-ci sera un vrai père pour la Congrégation naissante qu'il approuve le 24 octobre 1838 sous le nom de "Missionnaires de Saint-François de Sales" ; ils sont 716 prêtres et un frère.

"Missionnaires de Saint-François de Sales": Ce n'est point au hasard que l'on choisit ce patronage. François de Sales, c'est le Saint du pays, l'Apôtre du Chablais, l'Évêque qui a parcouru les paroisses les plus reculées du diocèse, le Maître très sûr d'une spiritualité au visage humain. Son souvenir est bien vivant dans les populations: en Savoie, on l'aime et on le vénère. Cet élan populaire et sa dévotion personnelle de prêtre Savoyard motivent le choix du Fondateur. Dans un discours aux missionnaires, Monseigneur Rey propose l'Évêque de Genève comme un exemple de douceur, mais surtout comme un modèle de zèle. M. Mermier insistera toujours sur la lecture et la méditation des écrits du Saint: ainsi se forme un esprit de simplicité, de bienveillance, de sérénité dans la confiance qui sera la marque des Missionnaires d'Annecy. La Congrégation reçoit en 1843, une première approbation du Saint-Siège.

En 1845, la jeune société ne compte qu'une dizaine de prêtres: Rome lui confie la mission de Visagapatam, en Inde, sur le Golfe du Bengale. 2000 chrétiens regroupés dans 4 stations distantes de 600 à 800 kilomètres les unes des autres. Pour évangéliser l'immense territoire, 5 prêtres et 2 frères. Les débuts sont extrêmement rudes, le climat meurtrier. Mais la semence germe: il y a aujourd'hui sur l'ancien territoire de la mission, 12 diocèses et 200000 chrétiens: littéralement le centuple; en outre, 80 frères, 1500 religieuses, 500 prêtres appartenant soit au clergé diocésain, soit à diverses congrégations.

Les sœurs de la Croix de Chavanod

Dans les années 1820, se forment dans quelques paroisses de Savoie, des groupes de jeunes filles: elles vivent et travaillent dans leurs familles ou chez les maîtres où elles sont en place: quelques-unes habitent ensemble un pauvre logement; elles suivent une Règle austère: régulièrement, elles se réunissent pour prier, entendre une lecture ou une instruction de M. le Curé. Elles visitent les malades, font le catéchisme aux petites filles: on les appelle les Filles de la Croix.

M. Mermier voudrait bien les introduire dans le diocèse d'Annecy. Il constate, cependant, la fragilité de ces petites communautés purement paroissiales. Lentement un projet mûrit: celui d'une congrégation religieuse ouverte aux filles les plus pauvres, vivant comme les pauvres, se mettant au service des pauvres.

En 1837, M. Mermier rencontre Claudine Echernier: depuis plus de 10 ans, elle tient le ménage de M. Delalex, curé de Chavanod à 8 kilomètres d'Annecy. Elle fait le catéchisme, apprend à lire aux petites filles, réunit souvent les jeunes filles. Gagnées par son exemple, plusieurs filles voudraient se joindre à Claudine et partager son genre de vie.

Ce groupe apparaît à M. Mermier comme une base pour la Congrégation dont il rêve: le Supérieur des Missionnaires, M. le Curé et Claudine précisent assez vite les contours d'une Congrégation religieuse. Monseigneur Rey encourage l'entreprise: en 1839, elles sont 10 à commencer leur Noviciat. Deux d'entre elles partagent la minuscule chambre de Claudine; les autres vivent dans leur famille: ce sont les sœurs de la Croix de Chavanod.

La fondation ne manque pas d'originalité. Elle comprend 3 classes: Les Filles de Croix qui habitent chez leurs parents ou chez des maîtres; Les Filles agrégées qui peuvent travailler au dehors, mais vivent en communauté; les Maîtresses d'écoles ou Régentes qui instruisent les pauvres gratuitement dans les petites paroisses qui ne peuvent se payer des Sœurs institutrices. Dès les premières années, le Fondateur constate, cependant que la classe des ouvrières externes a peu d'avenir.

M. Mermier suit de très près la jeune congrégation: il donne aux Sœurs de fréquentes causeries, prêche leurs retraites. Dans l'esprit de Saint-François de Sales, il leur enseigne une spiritualité faite d'humilité et de conformité à la volonté divine.

Les deux congrégations d'aujourd'hui

Dès 1886, les Sœurs de la Croix travaillent en Inde: elles débutent à Amravati dans le diocèse de Nagpur, confié alors aux Missionnaires d'Annecy. L'œuvre prospère: la Congrégation a 3 provinces en Inde et une "région" au Sri Lanka (Ceylan); elle a étendu son champ d'action au Congo et à la Tanzanie. Elle compte aujourd'hui 950 religieuses dont 730 en Inde: en Europe, leurs œuvres sont en France et en Suisse. Les Filles de la Croix sont demeurées fidèles à l'intuition du début: la plupart d'entre elles vivent en petites communautés et sont appliquées aux activités les plus diverses: aides familiales ou paroissiales, infirmières visiteuses, service hospitalier, secrétariat, œuvres paroissiales ou diocésaines, enseignement à tous les niveaux.

Les Missionnaires sont environ 500, répartis en 5 provinces: Province France-Suisse dans les diocèses d'Annecy, Créteil, Belley et en Suisse Romande; en Inde: Visakhapatnam dont les missionnaires travaillent dans une vingtaine de diocèses: dans l'Assa, cette province a formé une "région" ; Maharastra-Goa au service de 7 diocèses; une Province en Angleterre avec une fondation aux États-Unis; une Province au Brésil. La Congrégation a de très nombreuses écoles en Inde; elle est responsable des Collèges de Ville-la-Grand en France et d'Estavayer et Florimont (Genève) en Suisse. Quelques religieux œuvrent en paroisse, mais le principal objectif demeure l'apostolat missionnaire sous toutes ses formes: prédication de missions et de retraites, aumônerie d'œuvres diocésaines, presse, etc... En Inde, les religieux sont présents à toutes les activités d'un pays de missions: Quatre d'entre eux sont Évêques.

Dans ces œuvres qui semblent fort diverses, on demeure fidèle à l'intuition du Fondateur: accomplir une œuvre missionnaire dans l'Eglise en étroite collaboration avec le clergé local, incarner dans les milieux si divers d'Europe, d'Asie et d'Amérique l'esprit de Saint-François de Sales, sa vie intérieure faite d'Amour de Dieu et du prochain, sa bonté, sa bienveillance, son sens de l'accueil, sa simplicité.

A. Duval, M.S.F.S.