Une théologie de l'amour de Dieu

et de l'Homme


Celui qui fréquente la pensée de François de Sales peut dire que c'est avec une grande satisfaction qu'il assiste et participe aussi à sa mesure à ce qu'on peut appeler le renouveau de l'Église. Les grandes thèses développées au Concile Vatican II et l'évolution des esprits chrétiens possèdent indéniablement une teinte bien salésienne.

François de Sales manifeste toujours une influence non négligeable dans l'Église. Il peut efficacement nous aider à trouver réponse à nos propres problèmes.


Une théologie de l'amour de Dieu et de l'Homme

En partant du renouveau liturgique avec son corollaire, la pratique eucharistique, avec l'appel universel à la sainteté jusqu'à la dernière lettre de Jean- Paul II sur la "tendresse de Dieu", c'est bien la présence de François de Sales, bien souvent et heureusement évoquée et invoquée, qui semble continuer un travail simple et profond de ressourcement évangélique.

On pourrait croire que cela devrait faciliter une présentation de la doctrine salésienne, et pourtant cela n'est pas si évident. Une raison non négligeable en est que la pensée de François de Sales obéit à une logique très simple qui ressortit à ce qu'on appelle communément le "bon sens" mais qui, parce qu'elle va jusqu'au bout de son raisonnement, oblige à un engagement très profond et empêche par sa persuasion d'en rester à une satisfaction purement sentimentale ou intellectuelle. François de Sales est un théologien "pasteur" c'est-à-dire pratique: tout ce qu'il dit invite d'une manière pressante à une pratique concrète et dynamique. Un des avantages de cet esprit salésien, c'est qu'il est facilement accueilli dans le fond comme dans la forme et qu'il opère presqu'à chaque fois comme une réconciliation libérante: ce que François nous dit, on y pensait vaguement sans trop l'espérer, on n'osait pas sans lui aller jusqu'à de telles conclusions, on n'arrivait pas à répondre à des objections, en général de tendances jansénistes ou pusillanimes, bref, on était heureux que ce soit lui qui le dise et l'affirme hautement et on se réjouissait de savoir que cet enseignement était depuis longtemps non seulement reconnu mais accueilli par toute l'Église qui l'avait déclaré "Docteur de l'Église" et par conséquent avait donné à son enseignement un caractère d'authenticité doctrinale. A cela s'ajoutait qu'il écrivait en français et que, sauf quelques corrections de langage dues aux quatre siècles d'écart, il était parfaitement et convenablement accessible à tous.

L'Évangile à tous indistinctement.

Cet enseignement porte évidemment sur des points qui intéressent tout particulièrement le chrétien: peut-on vraiment pratiquer notre vie chrétienne et faut-il pour cela se retirer à l'écart du monde comme les religieux? Pas du tout, rétorque François de Sales, tout chrétien a le devoir d'aspirer à une sainteté authentique, toute la richesse de la doctrine chrétienne doit lui être accessible. Comment l'Église existerait-elle si les chrétiens ne pouvaient être et devenir de plus en plus "fidèles de Jésus-Christ"? Mais peut-on s'approcher des sacrements et tout particulièrement de l'Eucharistie. sans crainte de manquer de respect ou de n'être pas assez préparé? Mais non, bien sûr, qu'allez-vous penser! "Les sacrements sont pour les hommes" répète constamment toute l'Église; ils sont pour vous et vous y avez accès librement pourvu que vous sachiez bien ce que vous faites. Bien plus, ajoute-t-il, c'est justement par la fréquentation des sacrements que l'on arrive à mieux les recevoir et donc à en profiter.

En fait François ne fait que continuer la pratique de Jésus lui-même et de ses premiers disciples qui n'ont fait acception de personne. Agir autrement, affirme-t-il, est tout simplement une hérésie et donc contraire à l'esprit même de l'Évangile. Nous pouvons avertir ici une réaction contre un courant inévitable dans toute religion et même dans toute société et qui est de s'enfermer dans son propre monde, de vivre dans un climat d'hommes et de femmes initiés, choisis parmi tant d'autres, privilégiés bien sûr mais invités d'une manière pressante à se protéger de toute contamination extérieure. Mais Jésus n'a-t-il pas envoyé ses chrétiens par tout le monde pour prêcher l'Evangile à toute créature?

Un tel esprit qui peut paraître aujourd'hui tout à fait normal était pourtant bien nécessaire à son époque et nous pensons malgré cela que François a encore beaucoup de choses à nous dire et qu'il est plus que jamais un guide sûr autant qu'un ami fidèle.

Jésus, Créateur de l'Amour.

Tout d'abord, François de Sales a une foi, une confiance, une connaissance étonnante de Jésus-Christ. Il y a un "christocentrisme" qui se limite à situer le Christ au niveau de la Rédemption et qui fait comme si, avant le Christ, tout était plus ou moins "chaos" ; ce sera donc dans la participation au Christ-Rédempteur que peu à peu toutes choses seront "instaurées" en Lui. Mais François de Sales va plus loin: rien de ce qui existe n'aurait pu exister, si Jésus-Christ ne devait pas "naître" un jour parmi les hommes. Ce qui veut dire que c'est tout ce qui existe qui porte la marque originelle et originale du Verbe fait chair. François dépasse sans l'ignorer toute la pesanteur de la chair et de la matière car pour lui, et son interprétation est traditionnelle, cette chair, cette matière, est le mode d'être choisi par Dieu même pour l'exercice de la Louange. François de Sales suit la lettre et l'esprit de saint Jean, de saint Paul et de la toute première tradition: Jésus est Seigneur de l'Univers, il est le "Premier-né de toute créature", c'est Lui qui a été le premier conçu dans l'amour de Dieu quand il a voulu créer le monde et tout ce qui a été fait avant qu'il ne vienne assumer sa présence historique parmi nous a été voulu pour que nous sachions l'accueillir. Nous savons quel accueil a reçu Jésus, mais cela ne change rien à la volonté du Créateur. Bien plus la tragédie de la mort est devenue l'Eucharistie de la Résurrection, la haine des hommes loin de décourager Dieu n'a fait qu'exciter sa tendresse envers tout homme: Jésus aime ses ennemis! Il aime l'homme jusque dans son geste de haine et d'assassinat! "Pardonne-leur, Père, ils ne savent pas ce qu'ils font!" C'est inouï comme Dieu aime l'homme!, se répète constamment François. Il faut vraiment qu'il soit Dieu et qu'il tienne à l'homme pour agir ainsi! Oui, et c'est parce que le Père éternel ne peut pas regarder un homme sans y reconnaître son propre Fils qu'il aime de tout son amour de Dieu; comment pourrait-il lui vouloir du mal? Son amour sera plus fort que tout, il saura bien un jour vaincre la résistance d'une liberté faussée, il attendra; et cette attente soutenue et toujours la même, inlassable et vive, devient son action actuelle, constante et pleine de tendresse mais quand l'homme s'en aperçoit, il n'en croit pas son cœur.

Jésus et l'homme.

François découvre alors que si l'homme a été créé dans et par le Christ, il doit réellement lui ressembler, il doit pouvoir trouver en lui comme des marques, des traces, des indices de ce que dit l'Évangile même: "Jésus savait ce qu'il y a dans l'homme". Et ce qu'il trouve de "christique" en l'homme est à la fois simple et immense: c'est ce qu'il appelle l'amour. Cet amour, François le rencontre partout en tout homme, il nous aide à le trouver, parce qu'il y est; il veut qu'une fois repéré en nous, il soit développé, reconnu pour qu'il arrive à s'épanouir, à se "dilater" comme il dit et nous en donne tous les moyens. Ce voyage intérieur qu'il nous propose est vraiment expérimental, il possède déjà un aspect que l'on appellerait aujourd'hui "scientifique": François est un "chercheur" et son investigation étonnante est à chaque fois une "découverte". C'est dans ce sens qu'il faut le lire et le comprendre car ce qui existe, et tout particulièrement l'homme, est" création" et porte cette empreinte du Dieu qui est amour. Il en conclut alors que l'homme, tout homme, est définissable christiquement comme une "inclination naturelle à aimer Dieu" et la différence qu'il fait entre l'homme et le chrétien, c'est que l'un ne peut pas exercer cet amour qui est en lui tandis que l'autre en rencontrant Jésus-Christ le peut d'autant mieux que s'il le suit pas à pas, il pourra dire avec saint Paul: "Je vis, non pas moi, mais Jésus-Christ vit en moi"

Tout est grâce.

Mais si François vit de cet optimisme évangélique que d'autres appellent aussi Espérance, il reste profondément réaliste en face du monde tel qu'il est. Voilà ce qui est merveilleux en lui, car cette misère de l'homme, loin de le décourager, devient comme un tremplin qui le jette encore plus fort dans cet amour divin: "Dieu, dit-il, ne serait pas miséricordieux si nous n'étions pas misérables." Cette misère n'est autre que le péché, mais le péché que Dieu, par son Fils, transforme en une grâce inouïe. Dans ce climat de la tendresse infinie de Dieu, il dépasse toute amertume et affirme que "l'état de Rédemption vaut cent fois mieux que celui de l'innocence." Voilà qu'éclate en lui le cri du diacre du samedi saint: "Heureuse faute!" et que sont possibles les fameuses Béatitudes! C'est alors que la pauvreté devient richesse parce que l'homme pauvre en s'identifiant au Christ découvre que la vraie pauvreté est d'être privé de l'amour; il devient alors mendiant d'amour et peut comme un autre François d'Assise vivre une liberté qu'il n'aurait jamais espérée. Mais François de Sales sait pourtant bien qu'il y a pauvreté et pauvreté. La pauvreté indigente causée par l'égoïsme des riches, il n'a cessé de la combattre et c'est dans son sillage et à son exemple que se sont levés les grands apôtres de la charité.

Amour, charité et liberté.

Et c'est peut-être ici qu'il est intéressant de mieux préciser la pensée salésienne. On a trop voulu faire de lui un pur spirituel, un prélat occupé de mystique, un maître dédié aux belles âmes! Si cela est vrai, il reste que cette présentation incomplète, pour en rester là, devient mensongère, voire même injurieuse à son endroit. François de Sales, en fait, s'est efforcé de démystifier la mystique: l'amour de Dieu est pure illusion tant qu'il ne se traduit pas dans des gestes concrets en amour du prochain; la charité est fausse si elle n'est pas justice et vérité; il n'y a pour lui qu'une seule" extase".. c'est quand le chrétien se dépasse lui-même en se dévouant pour ses frères. Voilà ce qu'est pour lui l'Évangile qui demande de continuer l'œuvre que Jésus a commencée: délivrer l'homme de tout ce qui l'opprime et l'éveiller à sa dignité de fils de Dieu.

Oui, il y a un humanisme salésien basé sur un sentiment très fort de la valeur de la personne humaine, quel que soit l'état dans laquelle elle se trouve. Tout homme est précieux parce que tout homme porte en lui la dignité même du Fils de Dieu; le Verbe fait chair, le Fils bien aimé. Et cette dignité se situe particulièrement dans sa faculté de choisir lui-même son propre destin: tout homme est libre et doit accéder à cette responsabilité de liberté sans laquelle il ne peut pas être un homme. Cette liberté est tellement précieuse aux yeux de Dieu, nous dit-il, que même Dieu ne veut pas y toucher alors qu'il le pourrait dans sa toute-puissance. Comment l'homme ose-t-il tenir son frère en esclavage? François de Sales a mené ce combat pour la dignité de l'homme car il sait que sans cette liberté aucun amour n'est possible, pas même et surtout l'amour de Dieu.

Rencontrer Dieu.

Mais quand l'homme libre a rencontré son Seigneur, alors l'homme sait qu'il vient de rencontrer le "Dieu du cœur humain", le Dieu qui l'aime comme aucun être ne peut aimer. Il mesure en un instant que désormais avec son Seigneur tout devient possible. François est sûr de cela pour tout homme. En notre période d'athéisme, c'est une grande et joyeuse parole que de l'entendre dire qu'il suffit que "l'homme pense un peu attentivement à Dieu" pour qu'il en ressente une joie secrète et profonde. Pour lui, il ne peut pas y avoir vraiment un "athée".. il ne peut s'agir que d'une méprise, il ne s'agit pas de Dieu, mais d'un fantôme de Dieu, d'une affreuse contrefaçon sortie de quelque esprit déformé. Non, le Dieu de Jésus-Christ est joie et consolation pour tout homme; penser à Lui ne peut que déclencher dans son cœur le plaisir d'un espoir enfin aperçu et donc réel.

Se mettre à l'école de saint François de Sales, c'est vouloir approfondir cette doctrine de l'Evangile pour annoncer aux hommes la Bonne Nouvelle que tout devient possible avec Jésus-Christ; mais ce n'est pas seulement l'annoncer en paroles, c'est le dire par toute sa vie et dans cet engagement c'est aussi prouver que l'Evangile, s'il est capable de combler une vie, devient de plus en plus indispensable si l'on veut que la vie humaine soit encore possible sur cette terre.

André BRIX. osfs.