Une pensée forgée dans le creuset

de l'Humanisme de la Renaissance


François de Sales se situe dans une famille spirituelle
où le portrait de l'homme est peint avec les mêmes couleurs:
"Dieu s'est fait homme pour que l'homme soit fait Dieu."


L'originalité de la pensée de saint François de Sales, malgré l'opinion reçue, ne consiste pas en ce qu'il montrerait ce que personne n'aurait montré jusqu'à lui, en ce qu'il verrait dans l'Écriture et la Tradition de nouveaux aspects demeurés jusqu'alors cachés, ou encore en ce qu'il parlerait, écrirait, raisonnerait comme nul autre, avant ou après lui. Tout n'est pas faux dans ces affirmations si l'on se garde de les prendre au pied de la lettre; mais, en définitive, de qui ne peut-on plus ou moins en dire autant? Et comment ne pas voir qu'elles transforment le Salésianisme en une sorte de clef infaillible, et immobilise à un moment de l'histoire de l'Église et en une manière d'état de perfection celui dont la pensée était d'abord fondée sur la marche confiante et persévérante du Corps mystique dans la foi, vers l'accomplissement du plan éternel du Père pour le Royaume, marche où l'instant présent bien vécu rejoint l'éternel et se fond en elle?

Il n'y a en effet aucun paradoxe à dire de François de Sales qu'il n'invente rien, ne découvre rien, mais s'inscrit, volontairement et consciemment (il prend toujours grand soin de donner sources et repères), en même temps qu'il inscrit son époque, dans une famille d'esprits où il lui arrivera d'unir des réflexions qui ne le sont pas toujours, voire ne le sont que rarement; attitude éminemment ecclésiale. Ceux dont il se réclame ont toujours en commun une certaine lecture de la condition humaine, faite dans la confiance et sans rien rejeter de l'homme; des éclairages précis s'y placent comme naturellement: sa pensée, toute théologique qu'elle est (et elle l'est, contrairement encore à l'opinion courante), n'est pas enfermée dans un système, mais elle s'exprime dans une sorte de vision cosmique et totale de l'homme, tel que l'Écriture le révèle. Il ne rejette aucune interprétation donnée dans l'Église, mais préfère celles qui mettent l'accent sur le mystère contemporain à tout homme né dans la révélation du Christ, celui de la Transfiguration qui fait participer l'être humain ressuscité à la Gloire trinitaire.

Cet homme, c'est l'homme-temple du Cantique des Cantiques, repris au chapitre 12 du livre 1 du Traité de l'amour de Dieu. Rien en lui n'est séparable, dissociable d'un autre élément: comme dans la conception hébraïque, le corps n'existe pas sans l'âme, ni l'âme sans le corps; l'être humain est un tout, où chaque partie (chaque "parvis", dit le Traité) est une voie noble de connaissance: la Résurrection du Christ, en ressuscitant l'homme, a recréé et achevé la cohésion de l'être humain; le péché, vaincu par le Christ, ainsi que la mort, l'est aussi par chacun de ceux qui s'engagent à le suivre. Ni l'intelligence, ni le corps par exemple, n'ont à être méprisés; au contraire: la vie-même de l'homme sera d'agir pour s'organiser et se réaliser comme le Christ selon le plan de Dieu pour sa Création, pour que cessent enfin les douleurs de l'enfantement dans lesquelles elle gémit encore.

On pourrait trouver à François de Sales plusieurs garants dans la lignée spirituelle où il se situe; si l'on se limite à deux noms, on rencontrera deux Pères: Irénée de Lyon, d'abord, avec son affirmation célèbre: " La gloire de Dieu, c'est l'homme vivant et la vie de l'homme, c'est la vision de Dieu" ; Athanase d'Alexandrie, ensuite: "Dieu s'est fait homme pour que l'homme soit fait Dieu", leitmotiv de sa réflexion sur l'Incarnation, repris d'innombrables fois par le Traité de l'amour de Dieu et les sermons de François de Sales. La force de l'expression sera même décuplée chez l'évêque de Genève: Dieu aima l'homme "d'amour de bienveillance jetant sa propre Divinité en l'homme en sorte que l'homme fût Dieu"

Ces affirmations, qui mettent si fortement l'accent sur l'Incarnation, naissent toutes trois d'une commune lecture du Cantique des Cantiques: l'Incarnation, donc la Résurrection et la Transfiguration, sont dans la logique de la Bible.

Le siècle, après François de Sales, fera aussi la part la plus belle à l'Incarnation (et comment pourrait-il en être autrement pour le christianisme ?). Mais la tonalité des œuvres sera alors bien différente; que l'on songe à Bérulle ou à Louis-Marie Grignion de Montfort: chez eux, c'est l'incroyable abaissement de Dieu que l'on contemple, chez François de Sales, c'est l'exaltation de l'Homme-Dieu et de l'homme adulte parfait en Jésus-Christ ressuscité. Idée qui jaillira à nouveau victorieuse lors de Vatican II.

Ce n'est guère le bébé de la crèche ou le mourant terrible et grandiose du Calvaire qui dominent dans la pensée de François de Sales, du moins sous l'éclairage que leur donnèrent de longs siècles, celui justement de l'abaissement comme scandaleux du Tout-Puissant: ils sont pour lui la réalisation parfaite du "trépas de la volonté", mais ce trépas est l'aboutissement de l'acte d'une liberté parfaite elle aussi, celle que peut et doit exercer l'homme ressuscité, debout, accomplissement par amour du plan d'amour tracé pour le monde par le Dieu d'amour. Il est remarquable que le Christ adulte, agissant, priant, vivant en un mot comme tout un chacun, tienne une telle place dans l'œuvre entière de François de Sales: toute la fameuse "spiritualité de Nazareth", celle de "la vie cachée" et de "l'instant présent bien vécu", qui a triomphé dans la fondation de l'Ordre de la Visitation, devait en naître. Et ce Christ agissant est Dieu, qui, parce qu'il est amour, est communication des Personnes, en lui-même, ainsi que communication avec la créature qui est son image. Alors, où cette image est-elle plus parfaitement réalisée que dans le Verbe incarné où Dieu est devenu homme et l'homme Dieu?

Ainsi, parce que Dieu est l'harmonie, la beauté absolue, l'homme, tout l'homme sans exclusive, comme la création qui reflète la gloire de Dieu, est et doit être beau et harmonieux. En lui, en la communauté humaine, doit se continuer l'Incarnation, s'il applique à cela sa liberté et sa volonté.

C'est pourquoi Noël est pour François de Sales la plus grande de toutes les fêtes, plus grande même que Pâques et que la Pentecôte: Noël les porte en lui et ni la Résurrection, ni cette Incarnation continuée, perpétuée qu'est l'Église née de la Pentecôte, n'eussent pu avoir lieu sans l'acte ('pur et simple" comme celui qu'est Dieu, et le Dieu-Amour) de la Femme nouvelle Ève dont "l'anagramme (du nom) n'est autre chose qu'aimer: aimer c'est Marie, Marie c'est aimer"; vivante image parfaite de Dieu que Marie, parfaite créature, parfaite humanité: sans son Fiat, répété chaque jour, de l'Annonciation au Calvaire, rien de Dieu n'eût pu passer en l'homme.

Et l'Assomption est bien dans la logique absolue, dans la conséquence imperturbable d'un acte-don en perfection, Assomption qui est le symétrique absolu autant de la Transfiguration que de l'Ascension.

Tout, même Dieu, dépendait de la liberté humaine; tout, même Dieu, en dépend encore: vivre aujourd'hui en ressuscité parce que le Christ est le Ressuscité, lui qui est né grâce à Marie (grâce aussi au Fiat de Saint Joseph, premier Abraham du Nouveau Testament que François de Sales n'oublie jamais de rappeler), vivre donc en ressuscité, c'est continuer, accomplir, achever, dans la limite qui concerne chacun, l'Incarnation par laquelle l'humanité peut participer à la Transfiguration du Christ.

L'homme-image de Dieu, que révèle le verset 26 du chapitre 1 de La Genèse, réalise, dans la multiplicité d'une diversité due justement aux limites de chacun, l'unité de Dieu reflété dans l'univers, "unique avec diversité et divers avec unité"

La Genèse ne montre-t-elle pas, dans son premier récit, l'homme image de Dieu, dès sa création, que "homme et femme", c'est-à-dire "unique et divers" à la fois lui aussi?

Image d'un Dieu qui est dans son essence-même échange et mouvement parce qu'il est amour, l'être humain ne se réalisera pleinement comme icône de Dieu qu'en agissant donc à son tour, avec continuité, pour achever la création. Il lui faudra agir pour ses frères, images, eux aussi, de Dieu, autant qu'agir pour Dieu; car François de Sales le répète à travers son œuvre dans son entier, sans se lasser, à tout propos, et avec autant de force que le Nouveau Testament après l'Ancien: inséparables sont les "deux tables de l'amour", de Dieu et du prochain; mieux, elles sont consubstantielles. Agir pour soi, se réaliser, ce n'est pas autre chose qu'aimer son prochain parce que c'est vivre l'amour de Dieu comme Dieu lui-même l'a vécu. Ce qui ne va pas sans lutte: le Christ l'a connue le premier.

Cependant, ce combat continu, forme privilégiée et ecclésiale du "combat spirituel" dont parle saint Paul, ne pourra être mené que dans l'entière acceptation des limites humaines, surtout celles nées de l'erreur à laquelle chacun est exposé (celles du péché) causes de bien d'autres limites qui s'ajoutent à celles qui sont inhérentes au statut de créature. Ce n'est que dans cette humble reconnaissance que ce combat pourra être livré "tout bellement", que sera trouvée la paix biblique, elle qui n'est pas l'absence de guerre.

Alors, loin de toutes les aberrations quiétistes, de toutes les passivités faussement saintes, de tous les "on verra bien" négligents, de toutes les manières de se désintéresser de l'humain, de toutes les démissions porteuses de sécurité mensongère, où se cache, pour François de Sales, la paresse spirituelle, synonyme pour lui de tristesse, le "trépas de la volonté", la "très sainte indifférence" du livre IX du Traité de l'amour de Dieu, seront dynamisme et jubilation, et deviendront persévérance de l'espérance dont le nom est "joie".

Parce que l'homme a été créé pour le vrai, le juste, le bon, le beau.

Parce que, dès le premier instant de sa conception jusqu'à la fin des temps, pour les éternités d'éternités déjà contenues dans l'instant présent bien vécu, Dieu a fait l'homme pour le bonheur

Hélène Bordes Faculté des Lettres de Limoges