Les grandes étapes de la vie

de saint François de Sales


"Je suis savoyard de naissance et d'obligations".

Ainsi se définit lui-même François de Sales, et en cette fiche d'identité, tout son destin est enclos. Son père, co-seigneur de Sales et sa mère, Françoise de Sionnaz, appartiennent tous deux à la pure noblesse de Savoie, et depuis leur mariage portent le nom d'une bonne terre du pays, Boisy. Lorsque naît François, en 1567, le duché est déchiré par la guerre entre calvinistes (appuyés par Genève et Berne) et catholiques, certaines régions frontalières comme le Chablais, le pays de Gex, passent alternativement de mains en mains au hasard des combats ou au gré des trêves. Mais les ruptures sont surtout dans les familles, au fond des cœurs, plus encore que sur le terrain: eux, les Boisy ont opté fermement pour le Duc, et donc pour la religion catholique; François, dès qu'il peut saisir quelque chose des propos qui s'échangent autour de lui, plonge dans cette atmosphère d'une guerre, autant civile que religieuse. François est le premier-né des Boisy. Lorsqu'il vient au monde, sa mère a seize ans, son père quarante trois; un écart d'âge qui n'a rien alors d'étonnant, mais qui marque souvent le tempérament de l'enfant. Et puis il faut attendre neuf ans pour qu'il ait un petit frère: Gallois. Il sera longtemps ':fils unique".

Dès ses premières années, sa personnalité se révèle fort attachante. Ce charme consiste, semble-t-il, dans l'alliage en lui de qualités contradictoires: il est doux, mais volontaire, curieux de toutes choses (et Dieu sait qu'il y a à explorer dans les champs et les paysages qui enchâssent le château de Sales!) et très intériorisé; docile mais désireux de comprendre les ordres qu'il reçoit. Sainte-Beuve, dans le portrait, jamais dépassé, qu'il nous a laissé de François a bien saisi ce tempérament à contrastes: "A chaque caractère qu'on reconnaît en lui, il faudrait ajouter presque son contraire." Mais non par juxtaposition, par fusion, par insertion réciproque, l'un rectifiant l'autre, l'équilibrant, l'harmonisant. Que la grâce de Dieu s'en mêle, et François connaîtra un jour cet état d'âme qui sera un paradoxe à ses propres yeux: "il n'y pas d'âmes qui chérissent plus cordialement, tendrement et, pour le dire à la bonne foi, plus amoureusement que moi... et pourtant ce qui n'est pas Dieu n'est rien pour moi". Là est la mystérieuse richesse de saint François de Sales. "C'est un oiseau rare" dira de lui Henri IV.

L'écolier

En 1523 - François n'a que six ans. M. de Boisy profite de ce que ses trois neveux de Sales s'en vont étudier à La Roche pour leur adjoindre François. Puis en 1575, le groupe des cousins revient à Annecy et s'inscrit au collège chapuysien. François y reste trois ans; c'est alors qu'il fait sa première communion et reçoit le sacrement de confirmation (1577). Il sait ce qu'il veut, ce garçon de 10 ans! Son père, constatant ses dons intellectuels, songe à l'envoyer étudier à Paris, en compagnie, toujours, de ses cousins. Soit! Mais auparavant, François demande à être" tonsuré": car au fond de son cœur, il a décidé "d'être d'Église". Et puis il a ses préférences pour le collège où il sera inscrit: son père veut le mettre au collège de Navarre, mais, lui, François sait (comment? par qui?) qu'au collège de Clermont, tenu par les Jésuites, "la piété est plus développée qu'au collège de Navarre". Et notre petit diplomate de mettre sa mère dans son jeu; M. de Boisy capitule.

Le premier séjour à Paris (1578-1588)

Six ans d' "Humanités" et d' "arts libéraux", en même temps que d'apprentissage des" arts de noblesse" (équitation, escrime, danse...). François, nous le savons, est un habile bretteur, un brillant cavalier, mais un danseur...? Puis, de 1584 environ à 1588, il s'adonne à la philosophie - et, à l'insu de son père, à la théologie, car il vise toujours au sacerdoce. C'est alors que, de par le programme de ces études, il a à scruter le mystère de la collaboration de la grâce divine et de la liberté humaine dans l'œuvre du salut, bref le problème de la prédestination. Comment ses maîtres de Sorbonne lui présentent-ils la pensée de saint Augustin et de saint Thomas d'Aquin sur ce sujet? Quoiqu'il en soit, voici que François se met à se poser la question: "Serai-je du nombre des élus? Ou serai-je damné ?". D'incertitude de l'esprit, l'alternative devient angoisse du cœur et retentit jusque dans la santé de François, il en maigrit, jaunit, dépérit (fin décembre 1586). Jusqu'au jour où, priant dans l'église de saint Etienne-des-Grès, il lance vers la Vierge de Bonne Délivrance, un "Souvenez-vous..." éperdu, qui le guérit instantanément. Guérison encore fragile, la crise resurgira à Padoue (1590-1591). Mais de cette longue épreuve, François finit par sortir vainqueur. Epreuve décisive, capitale. Ce jeune homme de vingt ans connaît là un des états les plus hauts de la vie mystique, un des plus purificateurs: le désespoir de l'amour; il doit, pour en sortir, faire l'acte d'abandon le plus héroïque qui soit: "Ah, quoi qu'il en soit, Seigneur, pour le moins, que je vous aime en cette vie si je ne puis vous aimer en l'éternelle..." ; des billets qui nous restent, Henri Brémond, orfèvre en la matière, a pu écrire: "Précieuse relique, moins haletante que l' amulette de Pascal, mais d'une richesse doctrinale bien supérieure". Or on sait que ce problème de la grâce et de notre liberté est l'un des points fondamentaux qui séparent calvinistes et catholiques et l'une des clés de l'humanisme chrétien. Dieu préparait son apôtre.

Tout cependant n'est pas aussi sombre en ces premières études théologiques de François. Il a la joie d'entendre le grand Génébrard commenter le Cantique des Cantiques, ce chant d'amour divin et humain inspire désormais sa pensée mystique.

Étudiant à Padoue (1588-1591)

Devant les succès scolaires de son fils aîné, M. de Boisy conçoit pour lui le plus bel avenir. Il le destine, ni plus ni moins, "à la longue robe rouge du sénateur", et, pour cela, il l'envoie étudier le droit à l'Université de Padoue, où rayonne alors le grand juriste, Pancirollo. François quitte donc Paris en été 1588, fait une courte halte en cette Savoie qu'il n'a pas revue depuis dix ans et parvient à Padoue. Il y reste trois ans, partageant son temps entre l'étude du droit (le civil et la canonique) et, toujours à l'insu de son père, de la théologie; dans ses loisirs, il s'intéresse fort" à la botanique et à la médecine". Pour sa vie spirituelle, il se confie à son maître le jésuite Possevin. C'est aussi à Padoue que les Théatins lui font connaître le livre de Scupoli: le Combat spirituel qu'il apprécia si fort qu'il le porta dans sa poche durant de longues années.

Le 8 septembre 1591, un jury que préside Pancirollo lui décerne le titre de Docteur, en le comblant d'éloges.

L'option de vie

En février 1592, François est de retour au château de La Thuile. Accueil triomphal est fait à ce fils aîné, à la fois juriste d'avenir et parfait gentilhomme, beau d'âme autant que de corps! M. de Boisy lui a "ménagé" une bibliothèque, et même un mariage très flatteur; pour commencer, il lui fait don de la seigneurie de Villaroget ; le Duc ne s'apprête-t-il pas à conférer à ce jeune homme de vingt-cinq ans, le titre envié de sénateur de Savoie? Sous l'avalanche de ces honneurs, comment François va-t-il annoncer à son vieux père et à sa mère qu'il veut. toujours" être d'Église" ?

Il lâche du lest, se fait inscrire comme avocat au barreau de Chambéry, consent même à faire la connaissance de sa "fiancée". Fort opportunément, la Providence intervient: la charge de prévôt du chapitre de Genève, en exil à Annecy, se trouve vacante. Monseigneur de Granier et le chanoine Louis de Sales, au courant de la vocation de François, obtiennent de Rome qu'on la lui attribue. De quoi flatter la fierté de M. de Boisy: le prévôt était le second personnage du diocèse! Muni de ce talisman, François affronte son père. Le coup fut terrible. Mais, chrétien de foi solide, M. de Boisy acquiesce, le 9 mai... François ne perd plus de temps: le 10 il revêt la soutane; au cours de l'été il reçoit les ordres mineurs, le sous-diaconat et le diaconat; et le 18 décembre enfin, il est ordonné prêtre.

Peu après Noël, a lieu "l'installation officielle" du prévôt; et en cette cérémonie, François doit adresser à ses chanoines une "harangue". Sur ses auditeurs médusés, il lance un véritable appel aux armes: "Il faut reconquérir Genève". Quel choc pour ces exilés, spoliés de leur cathédrale et de tous leurs biens! Le jeune prévôt entrerait-il dans les projets belliqueux du Duc de Savoie? Non, c'est en prêtre de Jésus-Christ qu'il parle! "C'est par la charité qu'il faut ébranler les murs de Genève, par la charité qu'il faut la recouvrer... "Nos armes?" "Le jeûne et la prière". Et coupons fermement la source qui alimente le schisme: "les exemples des prêtres pervers, les actions, les paroles, en un mot les iniquités de tous, mais surtout des ecclésiastiques". Le remède à tous nos malheurs? "Vivre en enfants de Dieu, non seulement de nom, mais d'effet". En ce discours-programme, François livre sa vision d'une chrétienté déchirée, mais qui peut retrouver son unité par la sainteté évangélique: cette vision inspirera toute sa vie.

Et sur l'heure lui-même se met à la tâche: il mène une vie austère de prière et de pénitence, accomplit avec une ponctualité ses fonctions de prêtre et de prévôt, prêche, confesse, réconcilie, catéchise. Ses préférés étant les pauvres et les détenus de la prison publique... Il conquiert Annecy par la charité.

Missionnaire au Chablais (1594-1598)

Survient un évènement qui permet à François de Sales de prendre toute sa taille d'apôtre du Christ. Le Duc de Savoie qui vient de recouvrer le Chablais a demandé à Monseigneur de Granier d'y restaurer le culte catholique: cette province de quelques vingt cinq milles âmes a en effet, pendant ces dernières années de présence protestante, passée presque toute entière au calvinisme. Et Monseigneur de Granier désigne son prévôt pour explorer le terrain et amorcer la mission.

Ce sera pour François quatre longues années de labeurs, de souffrances, de périls, de contradictions avec des périodes d'échecs et de désespérance. "Je suis seul ici, écrit-il un jour d'accablement comme un lépreux hors de l'armée". On peut, sans être taxé d'exagération, le comparer alors à saint François-Xavier... Le Chablais, ce sera ses "Indes" !

Ce sera aussi l'école où il apprend à traiter avec les protestants. En bref, il prend claire conscience qu'il ne faut pas se laisser enfermer dans le piège politico-financier, ni même dans le labyrinthe des discussions publiques de théologie avec les pasteurs, que la solution est de l'ordre de la charité, de la compréhension mutuelle, de la simple et sincère amitié, de la ferveur spirituelle.

Il est incontestable par exemple qu'aux fameuses "Quarante Heures de Thonon" en octobre 1598, son cœur sera déchiré entre les exigences du droit civil et les requêtes de la réconciliation évangélique. Le juriste, en lui, sera sévère; l'apôtre toute miséricorde; mais jusque dans les sévérités du juriste, les protestants qui résistent aux ordres du Duc, savent reconnaître la miséricorde, la bonté de l'apôtre: François ne les abandonne pas, il leur garde amitié et secours, s'efforce d'adoucir leurs peines, si bien que certains d'entre eux qui se réconcilient ensuite avec l'Église, demandent à abjurer entre les mains de François.

Au fil des ans, la charité continue à travailler le cœur de François. En 1615 il rédige l'étonnant Mémoire pour la conversion des hérétiques et leur réunion à l'Église. Et en 1620 (25 juin), il ose écrire au Duc - au Duc qui avait essayé en 1602 de "reconquérir Genève" par une folle "escalade" - de traiter Genève "par voie douce, paisible et assurée".

Le second séjour à Paris (1602)

En 1599, sur la proposition de Monseigneur de Granier, Clément VIII nomme François évêque et coadjuteur. Par pauvreté et par respect filial à l'égard de Monseigneur de Granier, François diffère son sacre. Et c'est en simple qualité d'évêque "nommé" qu'il part pour Paris le 2 janvier 1602, régler à la Cour un litige concernant le pays de Gex. L'ambassade échoue. Mais François connaît un succès personnel considérable: il prêche dans plusieurs églises, et même devant le Roi: il confesse, conseille, est reçu dans les monastères, se lie d'amitié avec de nombreuses personnalités.

Surtout il fréquente les cercles" dévots" de Paris et particulièrement celui de Madame Acarie; il y rencontre tout ce que le "Paris dévot" compte de plus spirituel: Bérulle, Beaucousin, Asseline, Marillac: là s'entrecroisent, un peu dans la confusion des premières genèses, les différents courants mystiques du temps: rhéno-flamands, carmel thérésien, oratoire du Divin Amour, etc. Le succès de François est tel qu'Henri IV essaie de l'annexer au clergé de France!

François de Sales refuse poliment et repart pour la Savoie. Comme il passe par Lyon le 29 septembre 1602, il apprend la mort de Monseigneur de Granier. Il devient donc "prince-évêque de Genève" en exil à Annecy! Il choisit d'être sacré, le 8 décembre, en l'église de Thorens, l'église de son baptême.

Prince-Evêque de Genève

C'est donc à François qu'incombe à présent, au premier chef, "de reconquérir Genève par la Charité", d'user en cette bataille, des seules armes de la prière et de la pénitence, de sanctifier son peuple. A ce prix seulement, il. en est convaincu, il refera l'unité du diocèse.

D'une société chrétienne, François de Sales a une vision précise: la hiérarchie canonique - il en faut une - doit être fondamentalement une hiérarchie d'amour; sinon elle se contamine et se mine. D'où son effort, en tout et partout, pour raviver dans les cœurs et surtout chez les prêtres, ce qu'il appelle "la dévotion". La dévotion! Il est dommage que nous ayons laissé s'affadir le mot. La dévotion, dans le langage salésien, c'est" la fleur de l'amour". Elle désigne" cette agilité et vivacité spirituelle au moyen de laquelle la charité fait ses actions en nous ou nous par elle. promptement et affectionnément". Une société chrétienne est une société de foi et de prière, de partage et de service, de don et de pardon, que l'Eucharistie rassemble. A la dévotion, l'humble chrétien peut prétendre aussi bien que le prélat ou le moine.

Pendant vingt ans, François s'efforcera de faire de son peuple, un peuple" dévot". Cette visée inspire ses démarches, ses écrits, ses créations d'œuvres comme l'étonnante Académie Florimontane, ses relations, sa merveilleuse correspondance. Qu'est la Visitation Sainte Marie qu'il fonde en 1610 avec Jeanne de Chantal, sinon un foyer privilégié de la dévotion? Lui-même, l'évêque donne le premier l'exemple. Selon le beau mot de saint Vincent de Paul, il apparaît comme" l' homme qui a reproduit le mieux le Fils de Dieu vivant'.

Les dernières années

En octobre 1618, François de Sales reprend pour la troisième fois la route de Paris: il accompagne le Cardinal de Savoie qui s'en va solliciter du Roi la main de Christine de France pour le prince de Piémont, fils du Duc. Paris fait à François un véritable triomphe. Non pas seulement parce que le Cardinal de Gondi, archevêque de Paris, tente de se l'adjoindre comme coadjuteur avec droit de succession, mais parce que de tous côtés, on vient le voir, l'entendre, le consulter... Lui, en son for intime, ne désire plus au contraire que de céder son évêché à son frère Jean-François et se retirer dans la solitude "servir Dieu avec notre chapelet et notre plume". En 1621, sa santé fléchit gravement. Il lui faut cependant en 1622, accompagner son Duc en Avignon: c'est au mois de novembre. En remontant vers la Savoie, François a une grave crise de santé, à Lyon. Le 28 décembre, à huit heures du soir, il meurt, exténué d'avoir aimé et servi Dieu, son Église et son peuple de Savoie, et au-delà de la Savoie, tant de Philothées et de Théotimes... Il laisse derrière lui un "modèle" du prêtre parmi le peuple de Dieu.

En terminant cette esquisse, je reporte mes yeux sur ce petit portrait qu'a peint le Frère Et. Martellange en 1606 et que conservent les Visitandines d'Annecy. Que de contrastes en ce beau visage: la bonté et la force, la paix et une certaine mélancolie, la tendresse et la réserve, les yeux pénétrant sans indiscrétion, le sourire grave et empreint de quelque ironie... Et tout cela dans l'harmonie, une harmonie que l'on sent venir de l'intérieur: l'âme, derrière ce visage, est une, étonnamment une. "Il m'est avis, écrivait-il à la fin de sa vie, que je n'aime rien du tout que Dieu, et toutes les âmes pour Dieu". Avant d'être le "Docteur de l'amour" il fut un cœur qui vivait d'amour, par l'amour, pour l'amour.

André RAVIER s.j.