L'apostolat par la presse


On sait que François de Sales est habituellement tenu pour le patron des journalistes, et dans bien des villes de France, - Paris et Lyon entre autres -, il est de tradition, à l'occasion de sa fête en fin janvier, de réunir les journalistes chrétiens autour de l'évêque ou du cardinal du lieu, pour y réfléchir et prier ensemble, en s'inspirant des méthodes et de l'esprit du saint.

D'où vient exactement cette référence? D'une expérience audacieuse de François de Sales, tout jeune prêtre, alors qu'il venait, sur sa demande, d'être chargé par son évêque de prendre en charge la conversion du Chablais. Il s'agissait de ces cantons et villages autour de Thonon, qui, tout en restant sous la juridiction du duc de Savoie, prince catholique, n'en étaient pas moins passés à l'hérésie calviniste, sous l'influence des pasteurs de Berne et de Genève, lesquels régnaient en maîtres sur toute la région.

L'évêque d'Annecy, Monseigneur Granier, voulait ramener ces villages à la foi catholique et considérait ce dessein comme le premier de ses devoirs puisqu'il s'agissait de ses propres diocésains. Mais le clergé local n'était pas chaud pour l'aventure. François, prêtre depuis moins d'un an, mais déjà prévôt du chapitre - à 27 ans - s'était proposé pour cette rude tâche, à laquelle sa culture exceptionnelle (14 ans d'études) mais surtout son amour de l'Église semblaient en effet le destiner.

Et il était parti sur place avec son cousin Louis de Sales, pour le seconder, à l'automne de 1594. Il restait en Chablais une cinquantaine de catholiques, au plus. Les missionnaires s'efforcent d'abord de les réunir et, à partir d'eux, de s'adresser à leurs voisins passés à l'hérésie. Mais les voisins ne viennent pas les entendre, ordre ayant été donné par les pasteurs de fuir comme la peste les papistes envoyés pour les ramener aux erreurs romaines.

Les débuts furent très durs et quatre mois de prédication s'écoulèrent sans aucun résultat apparent.

C'est alors qu'un ami de la famille de Sales, probablement Monsieur de Charmoisy, (dont le fils avait épousé Louise du Chastel, la future Philothée de l'introduction) proposa à François de "faire entrer par les yeux de ces pauvres égarés la doctrine qu'ils refusaient de recevoir par l'oreille". "Je n'y eusse pas pensé, devait avouer François, si un gentilhomme grave et judicieux ne m'en eut sommé et donné le courage" (Les Controverses, p. 4).

Dès lors il se mit à rédiger d'abord une "Epître à Messieurs de Thonon" puis toute une série de tracts dont les principaux seront gardés dans "Les Controverses", le premier volume des œuvres complètes de l'édition d'Annecy.

Dans l'Epître aux Messieurs de Thonon, datée du "jour de la conversion de Saint Pol" (25 janvier 1595) François. annonce son projet: "Messieurs, ayant déjà continué quelques mois la prédication de la parole de Dieu, sans me voir écouté des vôtres, je me suis mis à réduire par écrit une partie des remontrances et traités que j'ai fait à vive voix... pour la défense de la créance ancienne de l'Église contre les accusations qu'on vous a si souvent représentées ci-devant contre icelle..." (Les Controverses, p. 1-6).

Toute la lettre mériterait d'être lue, car elle précise ce que désire avant tout François: un éclairage serein des vérités chrétiennes à base d'Écriture Sainte, très souvent citée dans les tracts, sans volonté de polémique envers les personnes mais en leur affirmant au contraire que "vous ne lirez jamais écrit qui ne vous soit donné par homme plus affectionné à votre service spirituel."

Ces tracts étaient composés "le plus souvent la nuit, dans la petite chambre, mal chauffée et mal éclairée, de la forteresse des Allinges", à quelques kilomètres de Thonon, puis envoyés pour impression chaque semaine, à Chambéry, et dès leur retour, glissés sous les portes des habitants de Thonon et de la campagne. Il s'agissait donc bien de l'utilisation de la presse. Beaucoup de ces tracts se présentent d'ailleurs, en leur brièveté, comme de véritables articles de journaliste. On entre tout de suite, sans préambule dans le vif du sujet, les phrases sont courtes et nerveuses, le style imagé, le trait porte bien. Accusant les maîtres de l'hérésie de parler sans mission, il écrit: "Ils couraient çà et là semer ces nouvelles, mais qui les en avait chargés? Vous voyez bien où je veux battre: c'est sur la faute de mission et de vocation de Luther, Zwingle, Calvin et des autres, car c'est une chose certaine que quiconque veut enseigner et tenir rang de pasteur en l'Eglise, il doit être envoyé"...

Cette bataille nouvelle, à coups d'écrits, durera deux ans. Elle sera gagnée, suscitera de nombreuses conversions par l'appel à la réflexion autour des textes lus et relus et peut encore aujourd'hui servir de modèle à tout journaliste chrétien.

Claude ROFFAT, p.s.f.s