La modernité de François de Sales
J. SAUVAGE "Lectures Salésiennes numéro 3"
En août 1986, Mgr Jean Sauvage, ancien évêque d'Annecy, a publié les pages qui suivent sur «la modernité de saint François de Sales» Il définit lui-même ce qu'il entend par «modernité».
Disons que la modernité est une certaine façon d'envisager les questions, d'aborder les gens, de parler des choses de la foi et de l'humanité dans un langage accessible à nos contemporains, en épousant leur façon de sentir, de raisonner, de réagir. Le mot de modernité est préférable à celui d'actualité qui tendrait à introduire un personnage, une époque, dans la conjoncture de notre temps et de forcer sur les ressemblances pour les faire valoir. De toute façon, la présente réflexion suppose l'identité de l'homme en son essence, à tous les âges. Mais spécialement dans les périodes qui relèvent de l'humanisme.
La brochure est publiée à l'Abbaye de La Pochette - F73330 Pont-deBeauvoisin.
1. Dans un premier point, l'auteur traite rapidement d'une question préalable: « Peut-on être de son temps au XVIe siècle et être moderne?»
«Pour introduire la question, je me réfère à un prédicateur que j'ai entendu à la télévision, aux fêtes du quatrième centenaire de la naissance de saint François de Sales; il défendait la thèse suivante: saint François de Sales était bien de son temps: c'est la raison pour laquelle il ne peut être du nôtre. Il a défendu le spirituel dans sa pureté; aujourd'hui nous sommes affrontés à des questions autres et autrement difficiles: les révisions audacieuses sinon déchirantes, les réformes de structure dans la vie de l'Eglise et de la Société, le dialogue avec les incroyants, l'aide urgente et massive qu'attend le Tiers-Monde pour rejoindre une meilleure répartition des richesses matérielles et culturelles, condition d'une paix durable entre le Nord et le Sud, comme entre l'Est et l'Ouest.
Il me semble que saint François de Sales sourit doucement en écoutant cette argumentation: elle était tenue avant 1968! Elle a été mise en échec par la révolution culturelle, qui est première en importance par rapport aux révolutions socio-économiques et qui commande, en bonne partie, les mutations religieuses et morales.
En élargissant la conception de la modernité, en comparant les deux crises survenues au temps de François de Sales et à notre époque, en montrant que Vatican Il, dans «Gaudium et Spes a été confronté au «problème de la modernité de l'Eglise et dans l'Eglise», Mgr Sauvage répond évidemment par l'affirmative à la question posée et poursuit:
2. Saint François de Sales moderne parce qu'il est à l'aise dans la nature,
dans son humanité et dans son terroir.
Il aime son pays, ses lacs -- en particulier celui d'Annecy -- et ses montagnes. Pour les montagnes, son amour est partagé et hésitant Il les aime surtout parce qu'elles ont des vallées qui les séparent et que dans ces vallées il y a des braves gens à qui il s'intéresse: à leurs travaux, leurs peines, leurs qualités, leurs défauts. Il connaît le Mont Blanc, mais il lui montre un attachement mitigé.
Voici à ce sujet l'extrait d'une lettre qu'il écrit de Chamonix, en 1608, à sainte Jeanne de Chantal: «J'ai vu ces jours passés des monts épouvantables, tout couverts d'une glace épaisse de dix ou douze piques. Je vis des merveilles en ces lieux-là: les vallées étaient toutes pleines de maisons et les monts tout pleins de glace jusqu'au fond. Les petites veuves, les petites villageoises, comme basses vallées sont si fertiles et les évêques si hautement élevés en l'Eglise de Dieu, sont tout glacés. » (1)
Il aime ses tâches d'évêque, chargé de visiter son peuple. Il enseigne la façon d'être évêque à un jeune évêque de ses amis, Mgr Camus, évêque de Belley.
«Comme évêque, vous êtes surintendant, sentinelle et surveillant dans la maison de Dieu, c'est ce que signifie le nom d'évêque. C'est donc à vous de veiller et de prendre garde à tout votre diocèse, de faire sans cesse la ronde par vos visites, de crier: Qui va là?, jour et nuit, selon l'avertissement du prophète (Is. 63, 6), sachant que vous avez à rendre compte au grand père de famille de toutes les âmes qui vous sont commises.»
«Mais vous devez principalement veiller sur deux sortes de personnes, qui sont les chefs du peuple les curés et les pères de famille, car d'eux procède tout le bien ou tout le mal qui se trouve dans les paroisses ou les maisons. De l'instruction et de la bonne vie des curés, qui sont les pasteurs immédiats des peuples, procède la bonne élévation en doctrine et en vertu... L'instruction fait beaucoup, l'exemple incomparablement davantage. Il en est ainsi des pères et des mères de famille: de leurs remontrances et encore plus de leurs actions dépend tout le bonheur de leurs ménages.»
«C'est pourquoi il faut que vous fassiez instances autour de ces personnes-là opportunément, importunément, en toute patience et doctrine, car vous êtes le curé des curés et le père des pères de famille. »
Il aime l'homme et est attentif à son engagement dans le mouvement de l'histoire; il fait confiance aux découvertes et inventions de son esprit, sachant bien que, ce faisant, il répond à la consigne du Créateur qui a dit en le lançant dans l'existence: «croissez» et... «dominez la terre».
Il a visité ses paroisses parce qu'il voulait rencontrer les hommes là où ils vivaient, attentif à la vie matérielle des pauvres, à la dignité et à la qualité du culte liturgique, à l'éducation de la foi des jeunes et des adultes, à la catéchèse, à la prédication, à la connaissance de l'Ecriture, au lien entre la croissance culturelle de ses populations et leur croissance religieuse; il s'est, pour cela, préoccupé de former des maîtres d'école chargés d'enseigner dans les campagnes. Il s'est soucié de former des chrétiens en toutes conditions dans les châteaux, les villages, les compagnies de militaires, les boutiques d'artisans, les milieux cultivés. Il a été un ouvrier de concorde, parce qu'il a eu le sens de la différence.
3. Saint Français de Sales moderne parce qu'il a su ce qu'était pour l'Eglise un temps de crise.
S'il a tant circulé, c'est qu'on vivait alors des temps où les choses et les gens bougeaient beaucoup; il savait ce qu'était une crise: celle de la Renaissance et de la Réforme. Pour lui, une crise n'est pas un moment de décadence. S'il est témoin d'un monde qui finit, il sait que tout ne va pas à la perte et à la destruction. Il fait confiance à l'histoire des hommes habités par l'Esprit-Saint: une crise suppose une évolution, des remises en question. Par le labeur des pasteurs, elle est donnée pour une croissance de l'Eglise et de la foi.
Il a vécu un temps où beaucoup de choses ont basculé, il a accueilli les aspects solidaires de cette mutation. Moins explicite sur les mutations économico-sociales, il n'a pas ignoré le rôle capital de l'argent, de sa circulation et de sa fructification par l'industrie des banquiers. Genève n'était pas si loin et il enseigne qu'il n'est pas défendu de marier l'industrie humaine et l'esprit de pauvreté évangélique. Mais il a été surtout préoccupé de se situer correctement dans la mutation culturelle considérable qu'il a connue et qui avait pour signe la découverte des sciences expérimentales et de l'humanisme gréco-latin. Il a appris, en s'insérant dans ces courants, un certain sens de l'évolution humaine, il a mesuré la distance de certains milieux par rapport aux affirmations et aux certitudes de la foi catholique. Dans cette évolution, il a fait confiance à l'homme et il l'a encouragé dans sa maîtrise sur l'univers et sa responsabilité pour réformer l'Eglise.
4. Saint François de Sales moderne parce qu'il a centré ses certitudes sur l'essentiel et que ce qu'il croit est adapté aux besoins des hommes de son temps et de tous temps.
Détaillons quelques-unes de ses certitudes fondamentales.
1. L'homme ça «vaut la peine» de s'y intéresser parce que Dieu l'a créé à sa ressemblance et que le Christ a choisi l'incarnation pour restaurer la création. Etre un homme et une femme pour saint François de Sales, c'est mettre en œuvre la ressemblance que Dieu nous assigne dans son dessein créateur et par le don qu'il nous fait du Christ pour que nous soyons à son image et que nous reproduisions en nous le visage du Père, que nous accueillons en Jésus-Christ l'amour pour lequel nous sommes faits, dans lequel nous devons vivre, par lequel nous devons être motivés. Et voilà pourquoi saint François de Sales fait confiance à l'homme, dans sa responsabilité de continuer l'œuvre de la création et du salut.
2. La destinée et la vocation de l'homme, c'est l'amitié.
Saint François de Sales présente l'amitié comme la fine fleur de l'amour, un mouvement vital, venu de Dieu qui vivifie et donne leur sens à toutes les relations humaines: deux époux, des parents, des enfants, de la société. Cette amitié est une vocation universelle; elle peut naître même sur un terrain où elle n'est pas naturellement présente. Tout amour naturel ou surnaturel peut et doit évoluer en amitié.
Il a perçu et mis en valeur cet enseignement évangélique qui nous dit que le Christ avait voulu être ami de l'homme. Il a souligné que l'amitié n'était pas seulement une relation de personne à personne, mais qu'elle se situait au coeur du message évangélique. Pour l'Evangile, le salut spirituel est offert à tous comme une amitié à accueillir et à retrouver. Pour Jésus, la croix est vécue et offerte comme un chemin d'amitié. On sait l'importance majeure du passage du Traité de l'Amour de Dieu sur notre union au Trépas du Christ par amitié. L'amitié avec le Christ est communion de destin avec le Ressuscité. Du point de vue de l'amitié, on peut voir dans les apparitions après la Résurrection la délicatesse du Christ pour ses amis. Le sens du message évangélique c'est l'amitié donnée par le Christ pour être offerte à tous. Le ministère apostolique est une gérance dans l'amitié des intérêts du Royaume que le Christ confie aux apôtres. C'est une gérance pour faire naître et croître l'Eglise.
5. Le choix salésien qu'inspire l'amitié reçue et communiquée.
Par son exemple et par ses conseils spirituels, saint François de Sales nous fait découvrir que l'homme vaut ce que valent ses choix. Le choix du ministère sacerdotal est pour lui un choix d'être ami des hommes à cause de Jésus-Christ. Par deux fois une grâce spéciale du Christ a engagé saint François de Sales dans ce choix.
1. Au moment de son ordination sacerdotale, il apparaît motivé par l'amour du Christ et cet amour est un amour transformant qui le fait «serf de l'Eucharistie» et ministre de l'Evangile.
2. Ayant choisi, après bien des hésitations, de répondre à l'appel de l'Eglise pour être évêque, il est au cours de son ordination épiscopale saisi par une grâce de la Sainte Trinité, qui le rend tout entier dévoué au Peuple de Savoie et cela à jamais. Il sera fidèle jusqu'au bout à son Eglise, refusant toute autre promotion.
En fait, ces choix proposent de répondre à trois questions
1. Quel Dieu annoncer?
2. Par quel homme?
3. Par quel ministère?
1. Quel Dieu annoncer?
La crise qu'a connue saint François de Sales dans sa jeunesse à Paris et qui avait pour cause la prescience divine et sa conciliation avec notre liberté d'hommes, l'a amené à évacuer de sa prédication le Dieu de la spéculation scolastique pour annoncer le Dieu de la Révélation biblique et le Dieu de Jésus-Christ: un Dieu de tendresse et d'amour qui s'est rendu vulnérable à l'amour de l'homme, ayant non seulement volonté mais volupté de nous offrir son amour et de le voir accueilli par une réponse libre.
On rejoint ainsi le choix fondamental que Jean XXIII proposait à l'Eglise entrant en Concile de Vatican II: «recourir au remède de la miséricorde plutôt que de brandir les armes de la sévérité». Le Dieu qui se révèle ainsi à nous est le Dieu «maternellement paternel» que saint François de Sales annonçait à Angélique Arnaud, l'abbesse altière et rigoureusement exigeante dans la réforme de Port-Royal. C'est le Dieu qui nous a créés à sa ressemblance et qui, nous ayant donné Jésus-Christ, nous propose de nous associer à son "Trépas ".
2. Pour quel homme à former selon l'Evangile?
21. Saint François de Sales veut éduquer un homme qui sait revenir en son cœur parce que tout part de là et que par là l'homme apprend à mieux habiter en lui-même (mieux être dans sa peau, dirait-on aujourd'hui).
22. Dans ce cœur auquel il revient, l'homme salésien est habité par le projet dynamique de ressembler à Dieu en continuant la création, à repérer en lui l'attrait de l'amour de Dieu et le désir de la vie éternelle, à se laisser prendre par le Dieu qui a volupté de l'homme, volupté de se donner à lui et d'être accueilli par lui bref, entendre l'appel à l'amour créateur et responsable.
23. Saint François de Sales révèle à chacun son rôle et sa responsabilité irremplaçable dans le dessein d'amour de Dieu sur lui et sur l'humanité. On peut caractériser comme suit les diverses formes de cette mission responsable: Evêque, tu ne rempliras ta mission qu'en portant l'Evangile à ton peuple dans sa condition actuelle et avec tous les moyens que Dieu a mis à ta disposition, dans le respect de sa liberté.
Prêtre, tu es l'homme de l'Ecriture et de l'Eucharistie («Nous dormions», dit saint François de Sales à ses prêtres). Tu dois travailler comme un ami qui prend à cœur de façon responsable les intérêts du Christ.
Religieux ou religieuses, vous êtes les témoins privilégiés de l'amour d'amitié que Dieu offre aux hommes et de la route de pauvreté qu'a ouverte le Christ où il vous appelle à sa suite.
Laïcs de toutes conditions, vous êtes appelés à aimer Dieu par-dessus tout dans votre état de vie. Ne recherchez pas d'alibi à cet appel unique et irremplaçable en vous disant par exemple qu'il y a les prêtres et religieux qui seraient vos délégués aux choses de la sainteté. Dans le jardin de Dieu toute plante doit porter fruit selon sa semence.
24. Voici comment saint François de Sales témoigne de sa prière dans le traité de l'amour de Dieu. Le titre du chapitre est «Qu'il faut employer toutes les occasions présentes en la pratique du Divin Amour»
"Il y a des âmes qui font de grands projets de faire des excellents services à Notre Seigneur par des actions éminentes et des souffrances extraordinaires; mais actions et souffrances desquelles l'occasion n'est pas présente, ni ne se présentera peut-être jamais, et sur cela pensent d'avoir fait un trait de grand amour, en quoi elles se trompent fort souvent, comme il appert, en ce qu'embrassant par souhait, ce leur semble, des grandes croix futures, elles fuient ardemment la charge des présentes qui sont moindres. N'est-ce pas une extrême tentation d'être si vaillant en imagination, et si lâche en l'exécution?
Eh Dieu nous garde de ces ardeurs imaginaires qui nourrissent bien souvent dans le fond de nos cœurs la vaine et secrète estime de nous-mêmes. Les grandes oeuvres ne sont pas toujours en notre chemin, mais nous pouvons à toutes heures en faire des petites excellemment, c'est-à-dire avec un grand amour. Certes, dans les bas et menus exercices de dévotion, la charité se pratique non seulement plus fréquemment mais aussi pour l'ordinaire plus humblement, et par conséquent plus utilement et saintement.
Ces condescendances aux humeurs d'autrui, ce support des actions et façons agrestes et ennuyeuses du prochain, ces victoires sur nos propres humeurs et passions, ce renoncement à nos menues inclinations, cet effort contre nos aversions et répugnances, ce cordial et doux aveu de nos imperfections, cette peine continuelle que nous prenons de tenir nos âmes en égalité, cet amour de notre abjection, ce bénin et gracieux accueil que nous faisons au mépris et censure de notre condition, de notre vie, de notre conversation, de nos actions: Théotime, tout cela est plus fructueux à nos âmes que nous ne saurions penser, pourvu que la céleste dilection le ménage; mais nous l'avons déjà dit à Philothée»
Cette simplicité dans la pratique quotidienne du double amour sorti «comme jumeaux des entrailles de la miséricorde de notre Dieu», cette pratique quotidienne des incommodités de la vie relationnelle préparent mieux aux grands moments d'héroïsme dans le pardon que maints exercices imaginaires de hautes vertus.
25. Cette prière qui jaillit du cœur, saint François de Sales demande qu'elle se nourrisse de la méditation des mystères historiques de la vie du Christ et de la fréquentation assidue de l'Eucharistie qu'il propose comme le sommet de la présence d'amitié du Christ: une présence qui nous entraîne dans son Trépas, une présence qui nous est donnée sous forme de nourriture.
«Ceux qui font bonne digestion corporelle ressentent un renforcement par tout leur corps par la distribution générale qui se fait de la nourriture en toutes leurs parties. Ainsi, ma Fille, ceux qui font bonne digestion spirituelle ressentent que Jésus-Christ, qui est leur nourriture, s'épanche et communique à toutes les parties de leur âme et de leur corps. Ils ont Jésus-Christ au cerveau, au cœur, en la poitrine, aux yeux, aux mains, en la langue, aux oreilles, aux pieds. Mais, ce Sauveur, que fait-il partout par là ? Il redresse tout, il purifie tout, il mortifie tout. Il aime dans le cœur, il entend au cerveau, il anime dans la poitrine, il voit aux yeux, il parle en la langue, et ainsi des autres: il fait tout en tout, et lors nous vivons, non point nous-mêmes, mais Jésus-Christ vit en nous. O quand sera-ce ma chère Fille ? Mon Dieu, quand sera-ce?»
26. Et voici une parabole, tirée de la vie quotidienne qui montre jusqu'à quel point le Chrétien doit se sentir responsable de la vie de l'Eglise pour l'édifier et la réformer: pas question de jouer au jeu du change de couleurs ou de report des responsabilités.
C'est un honnête jeu où chacun prend sa couleur et essaie de la garder, en rejetant le changement sur celui qui possède une autre couleur.
«Il me semble, mes frères, qu'en Savoie, nous nous entretenons tous au jeu du change: car si vous parlez au peuple, la noblesse aura le change, laquelle avec sa lâcheté n'ose rien remontrer; si l'on parle à la noblesse, les ministres de la justice auront le change, qui se mêlent de l'autrui; si l'on parle aux justiciers, les soldats auront le change, qui sont trop débordés; si l'on parle aux soldats, les capitaines auront le change, qui les conduisent et retiennent leurs propres payes, ou sont si avaricieux que, pour dérober eux-mêmes, ils permettent à leurs soldats de dérober. Parlez aux capitaines, les princes auront le change, qui ont tort de vouloir faire la guerre sans argent, ou qui n'arrivent pas de mettre de l'ordre au moins mal; et aucuns crient que tout le mal vient des peuples qui ne sont pas assez réformés. Ceux-ci sont les plus avisés, car il m'est permis de médire sans danger, en ce temps où nous sommes, de personne sinon de l'Église, de laquelle, chacun est censeur. Que faut-il faire ? il faut bannir le péché de nous; il nous faut faire la paix avec Dieu et nous aurons bientôt la paix en la terre.»
3. Par quels accents du Ministère Pastoral? Ceci sera explicité dans ce qui va suivre
6. L'œuvre réformatrice post conciliaire de saint François de Sales.
Comment il a travaillé à la réception et à la mise en oeuvre du Concile de Trente.
1. Il l'a fait dans la conviction que le Concile est une expérience spirituelle et pastorale unique: celle d'une Eglise rassemblée dans l'Esprit-Saint, dont les décisions et orientations doivent être reçues et mises en œuvre. Il a travaillé comme évêque, d'abord en l'intériorisant et en essayant d'y associer son peuple d'après les lignes directrices de Trente: l'Evangile; l'Eucharistie, l'Eglise.
Il a fait à sa manière. Et ce ne fut pas l'action novatrice de saint Charles Borromée qui excella dans les réformes institutionnelles. Il s'est fait humblement le disciple de l'archevêque de Milan et, ce faisant, il n'a pas exercé une efficacité de peu de poids dans la Réforme de l'enseignement religieux, de la catéchèse biblique, du culte eucharistique, de la vie et du ministère des prêtres, du retour des religieux à la pauvreté et à la communauté évangélique. Son influence originale s'est manifestée dans un autre registre. Il fut maître en théologie spirituelle, un pasteur et un éducateur attentif à toutes les catégories de son Peuple. Surtout, il fut un génie humaniste et un génie de sainteté: son action sut préparer de nouveaux progrès de l'Eglise et de la foi.
2. Il a été partiellement conscient des limites du Concile de Trente et de son action réformatrice. L'absence d'usage de la langue vulgaire dans la liturgie était un obstacle à la diffusion d'une piété liturgique vraiment populaire. Il y a remédié par des célébrations paraliturgiques où l'on parle et chante en français; à la cathédrale d'Annecy, il admit la participation chorale des femmes à la schola. Il fut très conscient des limites de la Réforme pastorale à cause du manque de ressources financières. Il n'a pas pu instituer le séminaire qu'il projetait pour la formation des futurs prêtres.
3. Ces limites, nous les mesurons beaucoup mieux avec le recul du temps et l'expérience d'un autre concile. Un concile est l'œuvre du Saint-Esprit, mais il est tributaire aussi des limites culturelles des Pères qui le composent. Ainsi Vatican Il n'avait pas prévu ni le bouleversement culturel de 1968, ni les temps de récession économique qui ont suivi la période de croissance sur la continuation de laquelle il a fondé ses réflexions sur l'économie.
Et ceci nous permet de comprendre ce qui s'est passé sous le Concile de Trente. Nul ne pense à nier l'influence considérable de la réforme tridentine: il suffit d'évoquer les grands évêques réformateurs du XVIIe siècle français, la fondation des séminaires, la naissance ou la rénovation des Ordres religieux contemplatifs, ou missionnaires, le renouveau des œuvres d'éducation, l'essor de la piété populaire et des mouvements de spiritualité. Mais le Concile de Trente dénote une limite majeure: il s'est consacré quasi exclusivement à régler une querelle de famille qui opposait deux fractions de la chrétienté européenne: la Catholique et la Réformée. Cette optique a empêché les Eglises concernées à prévoir et préparer l'avenir car si la Renaissance est une source, le gros de la crise culturelle s'est déployé ensuite du XVIIIe au XXe siècle. Les Encyclopédistes ont causé une fracture plus grande que celle qui avait suivi la Renaissance. Le progrès des connaissances et des inventions scientifiques ont modifié profondément les mentalités pour remettre en cause l'adhésion aux croyances traditionnelles. On a assisté au développement du rationalisme en tous domaines et à la contestation de toute religion révélée, le développement du théisme rationaliste puis de l'irréligion militante. On a vu se succéder des révolutions dont la première fut celle de 1789 et la dernière celle de 1968 en passant par 1830, 1848, 1870, 1917... C'est le développement de ces crises à rebondissements successifs qui a amené la convocation des deux Conciles de Vatican I (1870) et de Vatican II (1962-1965)
4. Et c'est ainsi que le génie réformateur de saint François de Sales dépasse les perspectives du Concile de Trente. Il nous introduit en pleine modernité, révélant sa parenté avec l'esprit et la visée de Vatican II. On peut citer comme facteurs de cette modernité le fait que sa foi ait connu l'épreuve du doute; surtout il a accueilli les découvertes dues aux sciences expérimentales et les progrès de la technique qui s'ensuivent. Il a perçu l'importance de la découverte de l'imprimerie pour la communication entre les hommes, a fait confiance aux observations de Copernic pour admettre que la terre tourne autour du soleil. Il a autorisé l'enseignement du système de Copernic au Collège Chappuisien d'Annecy, au moment où sévissait à Rome la querelle autour de Galilée qui a tant pesé sur les relations de l'Église avec le monde scientifique. Il a suivi avec intérêt les recherches médicales sur les mécanismes de la circulation du sang. Il a été présent au monde culturel nouveau issu de la Renaissance et de la découverte de la pensée païenne gréco-latine.
La source de la parenté de saint François de Sales avec notre époque moderne, c'est l'ouverture de principe aux acquisitions de la science qui peuvent amener à réviser des explications exégétiques comme ce fut le cas pour la mention, par le Livre de Josué, de l'arrêt du soleil par le héros du Livre, usant du pouvoir que lui avait donné Yahvé. Il a exprimé en termes non équivoques l'attitude qui fait confiance aux progrès scientifiques et aux vérités qu'il met en évidence.
Voici un texte éclairant des Controverses qui rend saint François de Sales tellement moderne:
«Dieu est auteur de la raison naturelle et de la lumière surnaturelle qu'il accorde aux fidèles par la Révélation de sa Parole. Il ne hait rien tant que de voir se combattre, par le mauvais usage des hommes, ces deux lumières qui sont filles d'un même père; elles peuvent donc et doivent demeurer ensemble comme sœurs très affectionnées. »
Mais il ne s'agit pas seulement des progrès de sciences physiques et biologiques. On peut trouver chez saint François de Sales une ouverture à la nouveauté que découvre l'histoire humaine. On peut discerner même une ouverture aux progrès des sciences expérimentales qui étudient l'homme. Il a eu un génie d'expérimentation: ses connaissances sur l'homme et la femme, son attention à l'expérience spirituelle des autres (par exemple sainte Jeanne de Chantal) sont enrichies par une observation attentive. Il était capable d'accueillir la nouveauté qui se révélait à l'expérience. Par là s'explique que ses conseils spirituels ont touché si juste et demeurent un trésor d'observations concrètes qui l'empêchent de traiter l'homme comme un pur produit des sciences déductives, un pur théorème logique, dont toutes les données seraient fournies au départ.
Saint François de Sales est un des précurseurs de l'esprit de Vatican II qui considère l'histoire et sa nouveauté comme un lieu où nous avons à nous laisser enseigner et la culture comme un lieu privilégié où doit s'exercer l'attention pastorale et l'action de l'Eglise. Par là, il rejoint les constatations de Vatican Il qui accordent en importance dans les mutations en cours, la priorité aux mutations culturelles.
«Dans le régime des âmes
Il faut une tasse de science,
Un baril de prudence
Et un océan de patience.»